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Les notes d'Ailothaen

Mon avis sur les NFT

Opinions et politique

Ces derniers mois, une « innovation » secoue le monde de la culture, et plus particulièrement les communautés d'artistes. En effet, depuis quelques mois, les NFT (Non-Fungible Tokens, « jetons non fongibles ») se sont démocratisés dans ces milieux, car ils sont vus comme un moyen d'acheter et de vendre des oeuvres d'art. Les réactions sont très partagées : certains les présentent comme une grande révolution dans le milieu artistique et sont très enthousiastes, alors que d'autres le voient comme le mal incarné, avec tout son lot de problèmes. Mais d'une façon générale, tous les artistes en ont entendu parler, et presque tout le monde a son avis dessus (positif ou négatif).

Au vu de l'aspect technique des NFT, j'ai donc mon avis là-dessus, que je vais développer : les NFT appliquées au monde de l'art n'apportent rien de nouveau et d'innovant, et sont juste une mode qui tombera en désuétude – ou au mieux sera reléguée à un marché de niche – d'ici quelques années.

Les NFT : c'est quoi, et comment ça marche ?

Vous connaissez peut-être le concept de blockchain (chaîne de blocs). Je ne vais pas le présenter en détails ici, car c'est un sujet technique et un peu long, qui mérite d'ailleurs un article dédié (peut-être que j'en ferai un).

Pour rester simple, une blockchain est une sorte de base de données, où l'on va ajouter des blocs de données les uns après les autres (pensez à une feuille Excel : il y a un nombre défini de colonnes, et un nombre virtuellement infini de lignes, et à chaque fois qu'on rajoute des données, on rajoute une ligne). La particularité de cette base est qu'il est impossible de modifier un bloc de données une fois qu'il a été écrit (même pas un seul caractère !). L'intérêt, c'est que la base de données peut alors être distribuée publiquement, et tout le monde peut la lire et rajouter de nouvelles données. C'est donc une base décentralisée (par opposition à une base centralisée qui est gérée par une seule entité ou entreprise).

Les cryptomonnaies, comme Bitcoin par exemple, reposent sur le concept de blockchain : en effet, chaque bloc de la blockchain du Bitcoin représente une transaction, et en lisant l'intégralité de la blockchain, un porte-monnaie numérique arrive à « reconstituer » le système monétaire Bitcoin complet, et calcule donc combien on a sur notre « compte ». Ainsi, dans le contexte du Bitcoin, ce qu'on va marquer dans le bloc est une instruction du type « le compte 84df8d7bd7438 envoie 1 bitcoin au compte be560c42793b29 ». (Bien entendu, on ne peut pas créer un bloc disant « je me donne 999999 bitcoins », il y a des mécanismes de vérification pour empêcher cela)
Pourquoi les cryptomonnaies utilisent un système décentralisé ? Car ne pas se reposer sur une autorité centrale peut être un énorme avantage : on n'est pas dépendant d'elle, on n'est pas affecté par ses pannes éventuelles, et il est beaucoup plus difficile de compromettre le système (puisqu'il n'y a plus une seule organisation à pirater). Les cryptomonnaies ayant été prévues à l'origine pour être un moyen de paiement alternatif indépendant d'une autorité centrale, la solution de la blockchain était donc évidente.

Quel rapport avec les NFT me diriez-vous ? Les NFT sont, eux aussi, basés sur le concept de blockchain. La seule différence est que l'instruction que l'on va écrire est quelque chose du type « M. Alex Térieur a acheté l'oeuvre n°2d82837e à M. Alain Térieur, et en est désormais le propriétaire. ».
Une particularité des NFT est qu'ils sont attachés à un identifiant (qui peut représenter un objet, matériel ou pas), et qu'il ne peut exister qu'un NFT pour chaque identifiant, qui est donc unique (d'où le « non-fongible »). C'est donc très utile pour « attacher » un NFT unique à un objet spécifique.

En résumé, les NFT sont donc une méthode pour certifier que l'on est propriétaire d'un objet, en utilisant la technologie de la blockchain au lieu de se baser sur un acteur certifié qui délivrerait cette certification.
C'est tout. C'est « juste » ça.

Dans le contexte des oeuvres d'art, les NFT sont utilisés comme « titres de propriété » pour prouver qu'on est le propriétaire d'une oeuvre d'art (mais pas que, comme on va voir juste après...)

On est « propriétaire » de l'oeuvre... et ensuite ?

Récemment, on a vu des choses immatérielles très variées, voire improbables, être vendues par NFT. Des artistes vendent leurs fanarts avec les NFT, Reddit vend des avatars uniques grâce aux NFT, des tweets déjà écrits sont vendus par NFT, et il y a même des mèmes Internet vendus par NFT, comme cette célèbre photo vendue pour 75 000 euros à l'époque :

Mais concrètement, cela veut dire quoi « acheter un mème » ou « acheter un avatar » ?

Cela veut dire que, lorsque vous allez acheter cette image, il va être écrit dans une blockchain que vous êtes le propriétaire de cette image. Mieux, l'unique propriétaire, car les NFT sont par nature uniques (il sera impossible de créer un autre enregistrement référençant la même image sans « annuler » le précédent). À ce stade-là, vous devez probablement donc vous dire « mais à quoi ça sert d'être le propriétaire officiel d'un mème ou d'un tweet ? » Bah en fait... à pas grand chose. Être le propriétaire d'un objet numérique en NFT, dans l'absolu, n'empêche absolument pas ce fichier de pouvoir continuer à circuler sur Internet, et de pouvoir être copié à volonté (la preuve, j'ai affiché le mème de la fillette juste au-dessus, alors que je n'en suis pas le propriétaire...).
Même si on admet qu'un propriétaire d'une oeuvre achetée par NFT soit reconnu comme un propriétaire d'un point de vue légal (ce qui n'est, à ma connaissance, pas encore le cas) et qu'il ne veut plus que cette image ne circule sur Internet... il peut toujours engager des poursuites judiciaires, mais vous imaginez faire ça à répétition jusqu'à ce que l'image disparaisse complètement d'Internet ? Surtout qu'on sait très bien comment Internet a tendance à réagir quand quelque chose est censuré...

En fait, finalement, la seule utilité d'acheter un NFT dans ce contexte, c'est juste... de pouvoir frimer. De pouvoir dire « c'est moi qui possède ce tweet ! ». Puisque ça n'empêche pas les réutilisations non-approuvées de cette chose, que ce soit sur le plan technique ou le plan légal.
Une autre utilité que certains prêtent aux NFT est de pouvoir spéculer : acheter un titre de propriété en espérant le revendre plus cher plus tard. Mais comme les NFT n'ont pas vraiment de valeur mis à part celle que l'on veut leur donner (oui, car même les cryptomonnaies ont une valeur intrinsèque : leur objectif principal reste quand même de servir d'unité de paiement. Mais les NFT ? ...), c'est un investissement très risqué et qui a tendance à attirer les arnaques.

Utile pour les petits artistes ? Peut-être, mais...

D'un point de vue plus terre-à-terre, on pourrait se dire que les NFT présentent un intérêt pour les petits créateurs (typiquement, l'artiste lambda qui poste sur Tumblr ou Deviantart). Les NFT pourraient apporter une preuve irréfutable que quelqu'un qui a payé pour une commission est bien le propriétaire de l'oeuvre, et peut donc faire ce qu'il veut avec : cela serait donc utile, notamment si l'auteur de l'oeuvre disparaît ou rentre en conflit avec l'acheteur et décide de le « voler ».

Mais, au-delà des problèmes évoqués ci-dessus, il y a également un autre problème de taille avec les NFT. En effet, souvenez-vous, j'ai dit précédemment que les NFT étaient par nature une technologie décentralisée. Cela implique que n'importe qui peut potentiellement faire une écriture dans la blockchain, et écrire ce qu'il veut... on voit donc facilement le problème apparaître. En effet, qu'est-ce qui empêche quelqu'un de prendre une image (disons par exemple celle-là) et d'écrire dans la blockchain qu'il est le propriétaire de cette image, unilatéralement ?
Voire pire : disons qu'un artiste ne vende pas ses oeuvres en NFT, mais que quelqu'un décide de marquer qu'il est le propriétaire de cette oeuvre, sans l'accord de l'artiste. C'est un problème qui est clairement repéré et connu aujourd'hui, à tel point que DeviantArt a récemment mis au point un outil qui permet d'avertir l'auteur d'une oeuvre si son oeuvre se retrouve sur une plateforme d'achat/vente de NFT :

On pourrait en partie régler ce problème en instaurant des acteurs de confiance, dont la « parole » aurait plus de valeur que n'importe qui dans l'écosystème des NFT. Mais cela ne garantit pas non plus que ce genre d'abus n'existera pas (cela dépend de la volonté de la plateforme à modérer son contenu et à vérifier que des oeuvres ne sont pas illégitimement mises en ventes), et cela a l'effet paradoxal de réintroduire de la centralisation dans un système qui était voulu comme décentralisé.

Ce qui m'amène donc à...

Où est la réelle innovation là-dedans ?

Certains présentent les NFT comme une véritable révolution dans le monde de l'art, arguant que cela va changer la façon dont les artistes gagnent leur vie, le rapport qu'ont les « consommateurs » avec l'art...

Cependant, je ne suis pas du tout de cet avis. En effet, si l'on veut certifier quelque chose de numérique (comme une phrase disant que untel possède telle oeuvre...), cela fait des dizaines d'années que c'est possible, grâce aux certificats cryptographiques. Dans le monde numérique, on a besoin de certifier énormément de choses, et les certificats cryptographiques sont donc massivement utilisés. D'ailleurs, si vous lisez cette page en HTTPS en ce moment, c'est grâce à un certificat cryptographique ! Il garantit que la clé de chiffrement utilisée pour chiffrer le trafic HTTPS est bien la mienne et pas celle de quelqu'un qui se ferait passer pour moi.

En fait, la seule différence qu'apportent les NFT, c'est que cette certification ne dépend plus d'un organisme, mais fonctionne de manière décentralisée, ce qui permet d'éviter certains problèmes dont je parlais plus haut. Mais étant donné que, comme dit dans la partie précédente, on aura quand même besoin d'acteurs de confiance, c'est le serpent qui se mord la queue, et l'intérêt d'un système décentralisé tombe donc presque à zéro.

Mais finalement, est-ce que les NFT sont quelque chose à jeter ? Est-ce que ce ne serait pas utile dans certains contextes ?
Je ne doute pas que de bonnes applications puissent être trouvées aux NFT. Pouvoir certifier la possession de quelque chose sans avoir besoin d'une autorité centrale, cela a ses avantages, et cela a du potentiel dans certains domaines. Mais dans le milieu de l'art, je ne pense pas que les NFT deviendront une référence, pour toutes les raisons que j'ai cité ci-dessus.
Est-ce que les NFT continueront d'exister comme une niche ? Peut-être. Est-ce que c'est la révolution que certains nous annoncent ? Certainement pas.

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